Philippe Bernard : « Le flou est une expérience intime entre soi et le monde ». | OAI13 : Culture Photo et société

Philippe Bernard : « Le flou est une expérience intime entre soi et le monde ».

13 août 2014 |  by  |  Posts
Cet article fait partie du dossier de la semaine du 11.08.14 : Le flou : Une autre façon de voir

Philippe Bernard explore les capacités du flou depuis plus de cinq ans. Photographe et regardeur, il remet en question notre perception du réel en créant des univers bizarres où formes et lignes se marient étrangement. Le photographe nous explique son évolution dans l’utilisation du flou en photographie en texte et en images.

| Toutes les photos, © Phillippe Bernard


philippe_bernard-1Ardoise sur tissu (2009), série Dégénérés



Texte de l’auteur :

A mesure de la conception de nouvelles séries, se construit un travail autour de la distance en photographie, pas tant la distance physique que celle qui inscrit l’individu dans son rapport au monde. Placées dans le champ de la perception, les différentes photographies qui les composent orientent l’attention du regard sur cette distance qui nous sépare des êtres et des choses, plus que sur les éléments photographiés eux-mêmes.

Il ne s’agit pas de définir mais de percevoir. La finalité ne se situe pas dans ce qui est précisément photographié mais dans l’épaisseur qui réside entre le regardeur et l’objet de son attention. Qu’est-ce que voir ? Comment se positionner par rapport à ce qui est vu ? Que voyons-nous ?


philippe_bernard-2Poivrons, bouchon et écharpe sur matelas (2011), série Dégénérés


philippe_bernard-3Bouquet de fleurs fanées sur hamac (2009), série Dégénérés


philippe_bernard-4Cayenne # 3515 (2010), série Dégénérés




Le maniement du flou depuis 2008 s’inscrit dans ce contexte. Dans un premier temps, en affectant la reconnaissance de ce qui est photographié, le flou participe au trouble du caractère défini des choses. On voit qu’on ne voit pas bien. Puis dans un second temps, comme la vague qui se retire, il offre à voir de nouveaux paysages, divers selon les séries, dont la construction par des gestes photographiques précis est rendue possible par l’utilisation du flou en tant qu’outil.

Ainsi, le flou tente-t-il de mettre en exergue l’épaisseur qui réside entre le regardeur et le monde. Il lui permettrait de vivre cette expérience de l’écart, une expérience du positionnement.


philippe_bernard-5Genre # 3067 (2010), série Genre


philippe_bernard-6Genre # 574 (2010), série Genre



J’envisage la photographie sous l’angle de notre distance et de notre position aux éléments qui nous entourent. Ce qui prime n’est pas tant ce qui est photographié que notre distance à lui. Dans cette perspective, le flou marque pour celui qui regarde une expérience de l’approche : si dans un premier temps, son utilisation véhicule une mise à distance du référent visible, il permet ensuite au regardeur de se projeter dans l’image et de se mettre en mouvement dans l’épaisseur qui le sépare du monde. Le flou est une forme d’expérience intime entre soi et le monde. Cette pratique de la photographie s’ancre dans le champ de la perception.

Dans cet entrelacs, masse informe et invisible, fusent des questions, telles d’imperceptibles flèches, pour tenter d’appréhender le monde environnant. Le flou, incertain, détourne de la rigueur des mots. On hésite. De fines failles se creusent dans l’évidence des images. Face au net, au caractère défini des choses, closes, le flou propose le questionnement et l’incertitude. Il met en mouvement la pensée du regardeur. En ce sens, il est l’expression d’une vitalité.


philippe_bernard-7Genre # 520 (2010), série Genre


philippe_bernard-8Genre # 2996 (2010), série Genre



Que ce soit en terme linguistique ou sur un plan plus technique, le flou porte en lui une connotation qui l’enferme dans certaines cases (nostalgie, mémoire, souvenir, …) voire le disqualifie. Il est régulièrement défini en creux du net. Or, le flou existe bel et bien en tant que tel. Pour certaines personnes, myopes par exemple, il constitue même d’une certaine manière leur norme.

Le flou ne s’arrête pas à l’effacement, au voile ou au trouble du visible ; ce ne sont là que des points de départ. Le flou n’est pas vague, il est une vague, une forme de ressac, vague qui se retire du rivage après s’y être répandue. Il agit en deux temps. A l’aller, il trouble, perturbe avant de laisser place nette à une nouvelle lecture du paysage côtier. Le photographe doit prendre en considération ce second acte. Effacer les marques sur le sable ne suffit pas. Il est important de dompter les flous pour qu’il en ressorte autre chose que le simple effacement, acte gratuit. Troubler pour troubler n’a que peu d’intérêt. C’est se placer dans la négation. Beaucoup plus riche est le flou de construction qui place l’opérateur et le regardeur dans un certain rapport au monde, dans une dynamique volontaire.


philippe_bernard-9Capsule III (2011), série Capsules


philippe_bernard-10Capsule XIV (2011), série Capsules


philippe_bernard-11Capsule XVI (2011), série Capsules



L’effet d’effacement procuré par le flou n’est que tout relatif. Qu’efface le flou quand il est utilisé ? Qu’affecte-t-il ? Le flou n’est pas un effacement du visible mais plutôt un effacement du caractère défini des choses photographiées. On ne voit pas ce qu’on devrait voir. Mais on continue à voir… Il ne s’agit pas de nier la réalité mais de nuancer l’impact visuel qui nous la montre d’un certain point de vue, celui de la définition. Le flou est une mise en mouvement qui s’oppose à la fixité du net, à ses aspects conscrits, à la rigidité d’un point de vue. Si le flou affecte la nature et la fonction des éléments photographiés, il révèle la présence des couleurs qui agencées les unes aux autres offrent une nouvelles image, une image à voir.


philippe_bernard-12Estuaire de la Gironde, Saint-Georges-de-Didonne (2011), série Paysages absolus



Enfin, d’un point de vue plus théorique, cette manière de travailler la photographie par le flou, en affectant largement le référent visible, permettrait une mise en critique de la théorie de l’indice, en place depuis les années 1970, sous la plume par exemple de Rosalind Krauss. Avec le flou, ce qui fait indice n’est pas tant considéré. La perte de repère quant à la nature et la fonction des objets et le manque de reconnaissance des êtres décalent le point de vue et l’attention sur l’image résultante d’une part et l’écart d’autre part. Ainsi, la photographie serait l’expression d’une distance et d’un positionnement.


philippe_bernard-13Abbaye de Montmajour, Arles (2011), série Paysages absolus


philippe_bernard-14Base sous-marine, Bordeaux (2011), série Paysages absolus


philippe_bernard-15Hangar H14, Bordeaux (2011), série Paysages absolus


philippe_bernard-16Sans titre (2014), série Üç


philippe_bernard-17Sans titre (2014), série Üç


philippe_bernard-20Sans titre (2014), série Üç


philippe_bernard-21Sans titre (2014), série Üç


Cet article fait partie du dossier de la semaine du 11.08.14 : Le flou : Une autre façon de voir
Molly Benn, Rédactrice en chef

Molly Benn a co-fondé OAI13 en septembre 2013. Elle est rédactrice en chef du webmagazine. Sur twitter : @MollyLyy

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