Sexisme ordinaire dans la photo : le combat de Chloé en 2014 | OAI13 : Culture Photo et société

Sexisme ordinaire dans la photo : le combat de Chloé en 2014

10 janvier 2014 |  by  |  Posts

Par Molly Benn le 10 Janvier 2014 | Chloé Vollmer-Lo est photographe depuis plus de 5 ans. Si elle travaille essentiellement pour des maisons d’édition de bandes dessinées et pour la presse, c’est pour une toute autre raison que je vous la présente aujourd’hui.

Il y a quelques semaines, Chloé a posté sur son site un très long billet intituté : « La photographe était une femme — sexisme ordinaire ». Dans cet article, elle aborde les attitudes sexistes auxquelles elle est confrontée au quotidien dans son métier de photographe (lire l’article ici).



Chloé Vollmer-Lo, photographe

Autoportrait de Chloé Vollmer-Lo


Loin des grands discours et des grandes dénonciations, Chloé s’est attaquée à ce qui est le plus difficile à dénoncer : le sexisme ordinaire. Pas celui des agressions ou du harcèlement, pas ce sexisme qui révolte tout le monde (quoique…). Non, le sexisme du quotidien, celui des petites remarques qui ne sont pas très graves, des petits coups d’œil de travers, des petites blagues. À ce sexisme qui n’a pas l’air méchant, mais qui est pourtant le symptôme d’une société inégalitaire.

J’ai donné rendez-vous à Chloé dans un café du 17e arrondissement. Elle me dit par mail : « Pour me reconnaître, je suis une très grande Eurasienne avec des cheveux ébouriffés. » Une fois installée avec un grog, Chloé me raconte son quotidien… qui est aussi un peu le mien en fait.


Reportage photo de Chloé Vollmer-Lo au Salon de la Photo

« L’inégalité et le sexisme se nichent là, entre ce qu’un homme peut se permettre face à une femme et ce qu’une femme peut se permettre face à un homme »

- Extrait de l’article de Chloé Vollmer-Lo

OAI13 : Pourquoi as-tu décidé de dénoncer le sexisme en photographie sur ton site ?
Chloé Vollmer-Lo : Un soir, je pensais à quelques mésaventures. Je tapais du poing sur la table seule chez moi et je me suis dit qu’il fallait parler de ça. La question du sexisme ordinaire mûrissait dans ma tête depuis plusieurs mois, au fur et à mesure des expériences. J’avais l’impression qu’on parlait de plus en plus des questions de harcèlement sur Internet, que les gens sont de plus en plus sensibilisés à ces problématiques. J’ai voulu apporter ma petite pierre à l’édifice. Et finalement, je peux pas tellement faire autre chose qu’agiter mes bras pour dire : « Regardez, c’est pas normal ce qui se passe! » Je fréquente d’ailleurs le milieu de la BD, qui a mis de nombreuses choses en place ces derniers temps.

Comme quoi ?
Par exemple, il y a un blog qui s’appelle « le Projet Crocodile ». Le créateur du site, Thomas Mathieu, dessine des anecdotes racontées par des femmes qui se sont fait agresser ou harceler dans la rue. C’est pas long à regarder, c’est bien fait, et après avoir lu ces vignettes, tu ne peux pas fermer les yeux. L’idée de mon article était vraiment de sensibiliser les gens à des petites choses qui, une fois remarquées, ne peuvent plus être ignorées.


Reportage photo de Chloé Vollmer-Lo au Salon de la Photo


Tu écris au début de ton article : « Ça me coûte, d’écrire cet article, et c’est justement pour ça que je le fais. » Pourquoi ?
J’ai eu peur des conséquences par rapport à mes clients. Je craignais que ceux avec qui ça se passe bien se sentent concernés et qu’il y ait un malaise. Je craignais que les clients futurs se disent que je suis une hystérique qu’ils ne peuvent pas faire travailler. Je craignais également que les clients avec qui j’ai eu des problèmes me réécrivent. En gros, j’avais peur de me faire emmerder.

Mais tu as décidé de le faire quand même…
Oui parce qu’il faut se bouger. C’est mignon de faire la leçon à tout le monde et dire qu’on est féministe, mais dans les faits, qu’est-ce qu’on peut faire ? En parler pour commencer.

« Monsieur Jemyconnais me demande souvent si je serais capable de refaire la même photo en argentique (oui monsieur) pour vérifier que je suis vraiment compétente »

- Extrait de l’article de Chloé Vollmer-Lo

As-tu eu des retours suite à cet article ?
Plein. J’ai d’abord eu des femmes qui me témoignaient de leur quotidien dans leurs métiers respectifs : vétérinaire, kinésithérapeute, peintre. J’ai aussi eu une amie photographe qui m’a raconté une mésaventure récente très choquante. Alors qu’elle faisait les photos d’un mariage, les meilleurs amis du mariés ont essayé de la coincer dans un coin pour obtenir ses faveurs. Elle a eu peur toute la soirée. Ça a été très difficile pour elle de faire son travail.
Du côté des hommes, j’ai tout de même eu beaucoup de réponses agressives ou condescendantes. Les plus directs se gaussent de remarques qui n’ont rien à voir comme : « Ah ces féministes, qu’elles s’attaquent d’abord à Britney Spears ! » D’autres sortent mes propos hors de leur contexte pour m’expliquer que je n’ai rien compris. Ce genre de réactions m’a beaucoup exaspérée, car j’ai justement pris beaucoup de précautions en nuançant mon propos. J’ai vu beaucoup de déni dans les commentaires.

Reportage photo de Chloé Vollmer-Lo au Salon de la Photo



Ce qui est compliqué avec le sexisme ordinaire, c’est qu’il se forme d’un ensemble de petites choses qui, seules, n’ont pas beaucoup d’importance, mais qui, ensemble, constituent une situation dérangeante.

Dans ton article, tu dresses un portrait du Salon de la Photo : « Sur tous les stands, des filles à moitié à poil sur des estrades, qui se trémoussent, caressent des serpents… Et pas un seul mec sur scène. Par contre, en bas, ça mitraille sec, et j’y vois pas beaucoup de filles. »
Oui. J’ai d’ailleurs un ami journaliste qui suite à cet article m’a demandé à ce qu’on aille ensemble au Salon de la Photo afin qu’il puisse faire un sujet dessus. On y est allé en semaine et c’était un peu moins trash. La difficulté de cet évènement, c’est qu’il est fait de plein de petites choses qui ensemble font un problème beaucoup plus gros.

C’est peut-être pour ça que c’est aussi difficile à dénoncer ?
Exactement ! Par exemple, sur un stand du Salon de la Photo, j’ai pu admirer une petite exposition de 6 images d’une même femme. Sur 4 des 6 images, le modèle se touchait les seins. Voilà, ça dit tout (photo ci-contre, ndlr).

« Est-ce que je suis une sale petite allumeuse parce que j’ai été agréable avec un client ? »

- Extrait de l’article de Chloé Vollmer-Lo

Quels sont les comportements sexistes que tu vis au quotidien dans ta vie professionnelle ?
Parfois, pour des séances de portraits, je me suis retrouvée avec des hommes qui n’étaient pas clairs. Ils s’approchent très près de moi, me font des allusions bizarres. D’ailleurs, l’une des raisons pour lesquelles écrire cet article m’a fait du bien, c’est que je me suis rendue compte que je n’étais pas la seule à vivre ce genre de situation.
Je me suis beaucoup remise en question. Quand tu fais un portrait photo, tu dois créer une connexion entre toi et le modèle. Je me suis souvent demandée si je laissais paraître quelque chose qui n’était pas clair, car certaine personnes ont pris cette connexion pour de la proxmité et se sont mis à m’envoyer des mails ou des sms au milieu de la nuit. Suite à la publication de l’article, j’ai pu prendre conscience que je n’étais pas un cas isolé.


Reportage photo de Chloé Vollmer-Lo au Salon de la Photo

« Messieurs, vous êtes outrés par cet article ? Tant mieux, indignez-vous ! »

- Extrait de l’article de Chloé Vollmer-Lo

Selon toi, pourquoi la question du sexisme est si peu abordée dans le secteur photographique ?
Tout d’abord parce que c’est un milieu très masculin. Et je dis ça sans avancer que les hommes sont coupables et de mauvaises foi. Simplement, beaucoup ne voient rien de ces actes sexistes. Tout n’est pas évident.
Et ensuite, je pense que soulever cette problématique en photographie mettrait à mal beaucoup de règles ancestrales. Un exemple tout simple : dans le portrait, une fille a souvent la peau bien lisse, on veut qu’elle n’ait aucun défaut, alors que l’homme doit plutôt avoir une peau plutôt burinée, des poils de barbe bien apparents, et parfois même le front en sueur ! Rien que ce petit détail d’esthétique établi est déjà révélateur d’une problématique plus importante !

Quelle est ta bonne résolution 2014 ?
Je veux trouver la patience et les bons mots pour expliquer le sexisme autour de moi et mieux lutter contre. Et d’un point de vue photographique, je veux explorer plus, me donner le temps de prendre des risques. Mais bon, avant tout ça, on va d’abord réussir à payer le loyer !


Reportage photo de Chloé Vollmer-Lo au Salon de la Photo

Molly Benn, Rédactrice en chef

Molly Benn a co-fondé OAI13 en septembre 2013. Elle est rédactrice en chef du webmagazine. Sur twitter : @MollyLyy

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